Fatalité, opportunité et providence

Telles d’incertaines embarcations qui traversent l’océan au gré des courants et des tempêtes, les êtres humains traversent l’existence au gré des évènements extérieurs. Ils fluctuent entre l’exaltation et la lassitude, le courage et la déception, la certitude et le doute, la confiance et l’angoisse… Tout le monde connaît ces variations à différents degrés, nous en sommes plus ou moins conscients et la plupart du temps nous les subissons. Nous sommes comme des marionnettes manipulées par les circonstances et impuissants sur nous même.

La pratique du yoga nous donne accès à nous même. L’apprentissage de soi est progressif et il faut bien commencer par ce qui est le plus concret, le plus tangible, le corps physique. Grace à la pratique nous apprenons à agir sur nous même : redresser ce qui est affaissé, ouvrir ce qui est fermé, fortifier ce qui est faible, aligner de qui est dévié. Notre sensibilité, communément tournée vers le monde extérieur, commence à s’affiner et à s’intérioriser. Nous prenons conscience qu’en agissant sur notre corps, nous pouvons modifier nos états intérieurs et que notre corps n’est que le reflet de notre psychisme. Nous avons tous pu faire l’expérience de nous sentir plus léger, plus disponible après une séance de yoga. Quelque chose a changé et nous nous sentons différent.

Notre mental persuade notre conscience que ce qu’il perçoit est la réalité mais au fur et à mesure que la conscience s’affine, elle comprend que ce n’est qu’une interprétation subjective de la réalité. Le monde extérieur est neutre et nous n’interprétons pas les phénomènes de la même façon si nous sommes joyeux ou dépressif, paisible ou en colère. Prenons l’exemple de deux promeneurs sur un même chemin, il pleut. L’un va apprécier les odeurs révélées par l’humidité, la chanson de l’eau qui tombe, il va percevoir la joie de la terre qui étanche sa soif. Son esprit sera saisi par la beauté de la nature. L’autre va presser le pas pour rentrer plus vite, il va ouvrir un parapluie pour éviter d’être mouillé, il va se plaindre de devoir marcher dans la boue et regretter de ne pas pouvoir voir le soleil. Son esprit sera occupé à subir la pluie. Nous ne pouvons changer le cours des choses mais nous pouvons changer notre façon de les vivre.

Fatalité, opportunité, providence, ces trois mots véhiculent trois modalités d’existence différentes.

La fatalité est, selon la définition du dictionnaire, une force surnaturelle qui semble déterminer d’avance les circonstances fâcheuses et inéluctables. Mais nous savons que celui qui subit les évènements, s’en plaint et incrimine le monde extérieur, se place en victime. Nous pouvons entendre la racine anglaise FAT qui signifie gras, lourd, épais, pesant mais aussi nigaud, niais, benêt, esprit borné. La fatalité est pour celui qui se complait dans une perception négative des circonstances. Selon la culture indienne nous pourrions dire qu’il a une conception tamasique (lourde et empreinte d’inertie).

L’opportunité est une occasion favorable. Il convient de s’en saisir quand elle se présente. Là aussi nous pouvons voir le caractère fortuit de la définition classique. A nouveau si nous portons notre attention sur le mot lui même nous pouvons trouver la racine PORTE/PORTER. Une opportunité n’est active que si l’on se porte soi même vers une action, si nous acceptons d’agir pour réaliser. Celui qui reste passif laisse passer les opportunités, regarde le train passer en rêvant d’ailleurs mais ne se hisse pas pour le prendre en route. L’opportunité est pour celui qui accepte les choses et se sert de sa condition, quelle qu’elle soit pour transformer sa vie. Il a une conception rajasique (active et dynamique).

La providence est un hasard ressenti comme un signe d’une puissance supérieure qui ordonne les choses. Elle se présente comme une chance et un secours exceptionnels. Nous retrouvons le caractère surnaturel des définitions communément admises. Regardons le mot. Le préfixe PRO vient du grec et signifie devant, avant, mais aussi favorable à, pour, à la place de. Nous avons aussi le mot VIDE. Nous pouvons entendre dans ce mot : être favorable au vide, face au vide. C’est un fait que si notre mental est constamment occupé à interpréter les circonstances, il n’est pas en condition pour accueillir les choses telles qu’elles se présentent. La vie devient providentielle à celui qui a appris à cultiver la joie et l’équanimité. Toutes circonstances ou évènements sont une source d’inspiration parce qu’une telle personne est centrée, reliée à son essence, témoin d’une liberté car indépendante des fluctuations du monde extérieur. Son approche est satvique (sage, équilibrée et harmonieuse)

En somme, un être en recherche bien qu’encore régulièrement surpris par l’inattendu commence à pouvoir prendre du recul sur les évènements pour se rendre consciemment disponible à ce que la vie lui offre. Il faut pour cela s’entraîner à renoncer à attendre ce que notre mental projette pour accueillir les nouvelles expériences sans préjugés.

Alors que le fataliste se rend victime et subit, l’opportuniste accepte et agit, celui qui se réjouit et accueille la Vie et s’offre à la providence.